L'OBESSION DU
MASQUE
Mohamed Rachdi,
Casablanca, mai 2012
Individus
condamnés à vivre en société, nous sommes en permanence tendus entre
être et paraître et notre visage est le lieu par excellence où se
révèle ce jeu qui nous gouverne fondamentalement. Notre visage est
l’interface entre l’extériorité et ce qui se trame dans notre
intériorité. Notre visage, et plus largement notre tête, concentre en
lui la part importante des orifices qui nous lient au monde extérieur :
les yeux, les narines, la bouche, mais aussi les oreilles. Autrement
dit l’essentiel de nos organes de perception qui articulent notre
relation à l’environnement : La vue, l’odorat, le goût, l’ouïe. Le
visage nous permet d’être en vis-à-vis avec les autres. Il est ce qui
oriente notre posture au mode, dirige notre corps dans ses déplacements
et donne sens à nos actions. Le mot arabe wajh de jiha = orientation ou
direction est littéralement ce qui est oriente.
L’activité
créatrice de Balbzioui n’est pas cérébrale, elle se vit dans le corps à
corps avec des supports quand elle ne s’énonce pas directement à partir
du corps de l’artiste lui-même en tant que performer. Mais il s’agit
toujours d’un corps à corps qui travaille à nier les visages des
différents corps que l’artiste représente pour mieux en révéler la
force expressive et surtout pour mieux nous interpeller et nous
questionner en tant que regardeurs regardés. En effet, Yassine
Balbizoui interroge notre visage qu’il soumet au jeu de la
dissimulation et de la révélation, sans doute, pour mieux sonder les
paradoxes qui structurent notre humanité et la fragilité de sa réalité
agitée continuellement entre être et paraître, visible et invisible,
vérité et mensonge, sincérité et hypocrisie. Mais aussi être et vouloir
être, réalité et fiction, présence effective et projection
fantasmatique, peur et audace, honte et fierté…
Le masque
demeure essentiellement l’outil visuel, plastique et symbolique
qu’affectionne Yassine Balbzioui dans sa création. L’artiste use
volontiers du masque pour sa force de sollicitation et son pouvoir
suggestif. Le masque s’adresse toujours au regard pour le soumettre à
l’épreuve dynamique du visible et de l’invisible. Face à un masque,
notre regard se retrouve en présence d’un objet énigmatique porteur
d’une dimension d’étrangeté, voire d’inquiétante étrangeté, en présence
d’une apparence qui déstabilise nos repères visuels et interroge nos
références mnésiques.
Le masque fascine Yassine Balbzioui,
comme beaucoup d’autres artistes avant lui, parce qu’il ne travaille à
soustraire le visible que pour mieux le rendre visible, ne nie que pour
mieux affirmer. Au-delà de la distinction typologique du masque
(protecteur, esthétique, rituel…) pour le plasticien, son mode
opératoire est d’abord de cacher une certaine réalité pour ouvrir sur
une autre, de dissimuler une expression pour en formuler une autre, de
transformer le visage d’une personne pour représenter un personnage…
Depuis la nuit des temps, de nombreux auteurs comme Claude Lévi-Strauss
l’ont d’ailleurs bien étudié, le masque est par excellence l’instrument
de la métamorphose : changement de formes, de traits, de couleurs, de
caractères, de personnalités, de regards sur soi et sur les autres...
Lié au pouvoir et à l’idéologie, au rituel et au jeu, à l’intégration
sociale et la protection…, le masque joue une pluralité de rôles dans
la structuration politique, sociale, culturelle et cultuelle, et par
conséquent dans l’articulation de l’histoire individuelle avec
l’histoire collective. Aussi, alors même qu’il cache, le masque est-il
le révélateur paradoxal de la fragilité qui structure notre mode
d’existence en tant qu’elle est fondée sur notre relation à l’autre. Il
féconde les liens qui nous tissent les uns aux autres entre attrait et
répulsion, séduction et haine…
Élément dissimulateur autant
que révélateur, donc, le masque obsède Yassine Balbzioui qui l’exploite
de diverses manières dans son activité créatrice, aussi bien dans ses
dessins que dans ses peintures, ses collages que dans ses performances
et autres actions. En effet, la quasi-totalité des œuvres de l’artiste
présente des corps humains dont le visage est soit englouti dans une
masse de couleur monochrome ou de matière chaotique, soit caché
derrière un masque le plus souvent animal. Dans tous les cas, l’accès à
la vision du visage humain semble nous être interdit dans les œuvres de
l’artiste. Œuvres qui prennent leur point de départ le plus souvent
dans la réalité visuelle et parfois même dans le quotidien le plus
familier, voire familial. L’artiste travaille, en effet, la plupart du
temps à partir des photographies qu’il a prises lui-même de son
environnement immédiat ou de celles qu’il a glanées ici et là dans
différentes publications : journaux, magazines, catalogues ou encore
livres d’art. Certaines œuvres tiennent en une simple intervention,
d’autres sont complètement transposées en peintures à travers divers
procédés techniques. Mais, dans tous les cas, le masque demeure pour
l’artiste le moyen efficace de questionner l’identité, son instabilité
et la complexité de son rapport à l’altérité…
C’est que le
masque offre à Yassine Balbzioui la possibilité d’ouvrir sa pratique
artistique au-delà de la simple reproduction des apparences. En effet,
le recours à cet artifice et sa capacité à métamorphoser les visages,
permet à l’artiste de dépasser le niveau de la représentation mimétique
des scènes de genre classiques et les contraintes techniques et
formelles soucieuses de l’objectivité du rendu et de la fidélité au
référent réel, pour ouvrir son langage plastique à l’amplitude de
l’imaginaire et au champ libre de l’interprétation subjective que
favorise l’expression suggestive… Ces œuvres s’avèrent alors comme
autant de fictions poétiques, de fables ouvertes et fécondes, capables
de nourrir diverses interprétations et d’offrir une pluralité de
significations…
Cette ouverture interprétative et sémantique
doit beaucoup, bien sûr, à la manière de peindre de Yassine Balbzioui
qui a tendance à noyer ses formes dans une matière colorée qui les tire
vers l’informe et le chaos, mais aussi à l’instrumentalisation que
l’artiste fait du masque. C’est, en effet, celui-ci qui dote les
personnages de l’artiste d’une présence étrange et énigmatique. En
niant les traits qui singularisent leur identité individuelle, le
masque les ouvre sur l’identité plurielle et sur la complexité des
figures du possible. Du fait qu’ils n’offrent aucun visage et encore
moins de visage identifiable, ces personnages se transforment en
espaces de projections infinies. Aussi, tout spectateur qui les
envisage est-il porté à y projeter son propre visage ou la multiplicité
des visages qui habitent sa mémoire. Les œuvres de Balbzioui deviennent
ainsi comme autant de surfaces réfléchissantes aptes à renvoyer chaque
regardeur à lui-même, à son histoire et à l’enchevêtrement de ses
préoccupations et projections imaginaires et fantasmatiques.
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